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Le Blog De Papy-Bougnat

  • Papy-bougnat
  • De moi. retraité, passionné, curieux, gourmet, vivant au vert en Aquitaine
Signe particulier : « Ayant attrapé tout jeune la maladie bleue et pas guéri à ce jour !
Dans ce blog vous trouverez un peu de vérité, beaucoup de passion, et quelques coups de gueule 
Bonne route & merci pour votre visite
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A L'affiche..

La culture Ne s'hérite pas, Elle se conquiert. 

 

[André Malraux]

********** 

 

Actu du jour...


       

30 septembre 2019 1 30 /09 /septembre /2019 06:49

La France  pays gouvernable
mais pas administrable

(D’après « Le Mois littéraire et pittoresque », paru en 1904)

" On a souvent dit que les Français étaient ingouvernables, ce qui est l’assertion la plus fausse du monde, et l’histoire démontre tout entière ou à bien peu près qu’ils sont gouvernables par n’importe qui. Ce qu’il faut dire, et cela sera approximativement exact, c’est qu’ils ne sont pas « administrables », ce qui est tout différent, avance l’académicien Emile Faguet en 1904."

 

Et de lancer : le gouvernement que vous voudrez, c’est leur devise, et au gouvernement qu’on a voulu, et non pas qu’ils ont voulu, ils obéissent de la meilleure grâce du monde ; mais aux prescriptions de l’administration ils aiment infiniment ne pas se conformer et ils s’en moquent, à l’ordinaire, comme un poisson d’une mandarine. La Bruyère a dit quelque part, et ce doit être dans le chapitre des écriteaux :

« Quand on veut changer et innover dans une république, c’est moins les choses que les gens que l’on considère. Il y a des conjonctures où l’on sent bien qu’on ne saurait trop attenter contre le peuple, et il y en a d’autres où il est clair qu’on ne peut trop le ménager. Vous pouvez aujourd’hui ôter à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges, mais demain ne songez pas à réformer ses enseignes ».

 

A mon avis, et en demandant pardon de la liberté grande, je crois que La Bruyère se trompe partiellement. Ce n’est pas là - du moins en France, et La Bruyère ne parle que de la France - une question de conjonctures et de temps et d’aujourd’hui et de demain ; c’est bien une question de choses et d’espèces. Il ne faut pas dire qu’en tel temps on peut tout changer, même les enseignes, et qu’en tel temps on ne peut rien changer, non pas même les enseignes ; il faut dire qu’en tout temps on peut changer certaines choses, à savoir celles qui sont importantes, et qu’en tout temps on échouera à vouloir en changer certaines autres, à savoir les secondaires, en d’autres termes qu’en tout temps, en affaires politiques, on fait de la France ce qu’on veut, et qu’en tout temps, en choses administratives, on la trouve rebelle ou très peu malléable.

La Bruyère avait sous les yeux la chose telle que je la dis et non telle qu’il la présente. Privilèges des villes méprisés, franchises municipales supprimées, élections (municipales) violentées ou rayées d’un trait de plume ; « fructidorisées » (déjà) pour ainsi parler, magistratures municipales soustraites à l’élection et remises au choix et bon plaisir du roi ; tout cela, tout le long du règne de Louis XIV, passe comme lettre à la poste et même beaucoup plus facilement. C’est de la politique, c’est du gouvernement, c’est une question de liberté ; la France est gouvernable à merci.

Mais quand il s’agit d’administration, c’est une tout autre affaire. La question des enseignes - nous y voilà - fut sous le règne de Louis XIV une question énorme. Elles n’étaient pas, comme vous savez, appliquées aux murs dans ce temps-là, elles pendaient en potence en avant des maisons et se balançaient au-dessus de la tête des passants, faisant osciller à un demi-pied au-dessus du nez des promeneurs des « truies qui filent », des « chats qui pêchent », des « chiens qui fument » et des « chameaux qui jouent de la flûte ». Elles étaient si nombreuses et si énormes, qu’elles volaient la lumière du jour et qu’une rue commerçante était une rue sans soleil. Or, on essaya de les supprimer ; on ne put pas y réussir. On dut se borner, en 1669, à les réduire à une dimension maximum. Encore cela n’alla pas tout seul. La France est gouvernable, elle n’est pas administrable.

De même, l’édit de 1773, qui enjoignit aux particuliers de se servir pour leurs contrats de papiers timbrés et à formules imposées, donna lieu en Guyenne et en Bretagne à des émeutes qui furent sauvagement réprimées. La France est gouvernable, elle n’est pas facilement administrable. De nos jours, ajoute Faguet, cela se constate encore parfaitement. Voyez. Le sous-secrétaire d’État aux Postes, le très diligent M. Mougeot, s’inspirant du très bon exemple de l’administration des Postes à Londres, prit une décision, il y a trois ans, pour recommander aux expéditeurs de lettres de faire entrer dans la suscription des lettres pour Paris le numéro de l’arrondissement.

Il n’y a rien de plus rationnel, de plus juste et de plus pratique. C’est dans l’intérêt de tout le monde. C’est de la division du travail. Au lieu d’imposer à l’employé de l’Administration centrale le soin et le travail de chercher l’arrondissement où se trouve la rue mentionnée sur votre adresse, vous vous l’imposez à vous-même, ce qui vous demande quinze secondes, et ces quinze secondes que chacun s’impose évitent de longs retards et une besogne énorme aux employés.

Donc, avantage pour vous, qui êtes sûr que votre lettre ne subira pas de retard ; avantage pour les employés, qui, ne l’oubliez pourtant pas, sont vos compatriotes ; avantage encore pour vous, parce que si vous doublez la besogne des employés, il en faudra augmenter le nombre, et que les nouveaux employés créés, c’est encore vous qui les payerez, je vous assure, assène l’académicien. Donc, il n’y a pas de mesure plus raisonnable et plus pratique. S’il est absolument inutile, quand il s’agit de la rue de la Paix, d’indiquer qu’elle est du IIe, et quand il s’agit de la rue du Louvre, de spécifier qu’elle est du Ier, il est très peu superflu, même pour des postiers experts, de leur suggérer que la rue Myrba est du XVIIIe, et que la rue des Pavillons est du XXe, et que l’impasse Myrtil est du XIIIe. On peut être un excellent postier et ne connaître que subconsciemment l’impasse Myrtil, malgré son nom agréable, et il est d’un bon citoyen et d’un homme soigneux de ses propres intérêts mêmes, de ne pas mettre un postier dans une impasse.

Eh bien, cette réforme la plus simple, la plus rationnelle, la plus pratique et la moins onéreuse du monde, la France inadministrable n’a pas voulu s’y prêter. On a fait le compte des personnes qui ont observé cette recommandation de M. Mougeot, qui ont fait mention, en leurs suscriptions, du numéro de l’arrondissement. On en a trouvé treize pour cent. Quatre-vingt-sept expéditeurs sur cent, autant dire quasi tout le monde, se sont parfaitement désintéressés de la question et ont considéré la recommandation de M. Mougeot comme une « subtilité byzantine » ou une « tracasserie administrative ». Remarquez que si une lettre adressée par eux impasse Myrtil arrivait avec un peu de retard, ou si l’impôt augmentait par suite de la création de nouveaux postes d’employés des postes, les mêmes quatre-vingt-sept crieraient comme l’animal nommé putois, lance Emile Faguet, qui ajoute : ils n’auraient pourtant que ce qu’ils méritent ; ils seraient punis pour manque d’adresse.

La France est le pays le plus gouvernable du monde ; elle en est le moins administrable. Je recommande à tous mes correspondants, bien que la rue où j’habite soit très connue, de mettre, pour le principe, pour la bonne règle, le numéro de mon arrondissement. Ils feront plaisir à l’homme qui est le plus libéral et le plus « libertaire » du monde, et qui proteste quand on enlève une liberté à la France, mais qui reconnaît qu’il faut mettre autant de bonne volonté à se laisser administrer sagement que de fermeté à ne pas se laisser gouverner tyranniquement.

L’académicien conclut ainsi : et je mets cette causerie sous enveloppe et je l’envoie au Mois, avec cette adresse : « 5, rue Bayard, VIIIe ». Est-ce que cela ne fait pas bien, un nom de rue encadré de deux numéros, comme de deux supports héraldiques ou comme de deux chiens de garde ? Même au point de vue esthétique, c’est excellent.

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16 septembre 2019 1 16 /09 /septembre /2019 05:33

Fête du lièvre et des noix
à Hazebrouck (Nord)

(D’après « Le Beffroi », paru en 1920)

 

 Tous les ans, depuis la fondation de la ville d’Hazebrouck, de la halle, qui occupait l’emplacement actuel de l’Hôtel de Ville, on lâchait un lièvre que les meilleurs jouteurs des communes d’alentour, rangés devant les maisonnettes en torchis qui bordaient la place, se disputaient à l’envi au milieu des rires, des jurons et des plaintes. Supprimée au XVIe siècle en raison des désordres qu’elle engendrait, elle réapparaît sous forme d’une pittoresque distribution de noix passant pour guérir les maux de dents.

Quand la lutte organisée pour la Fête du lièvre était terminée, c’est-à-dire quand quelqu’un avait été assez heureux pour s’emparer du lièvre, le bailli et les échevins décernaient au vainqueur un prix, dont l’histoire ne nous a pas rapporté l’importance. Quoi qu’il en soit, cette petite formalité n’allait pas sans susciter des jalousies et des colères, à tel point que souvent la lutte reprenait de plus belle après l’attribution du prix et qu’elle ne se terminait pas sans grands dommages pour les belligérants.

L’animosité qui résultait de ces luttes devint si inquiétante que les échevins décidèrent vers 1539 de supprimer la fête. Elle ne le fut qu’un temps, car la réjouissance du lièvre den haeze Feste était remplacée quelque temps plus tard par d’abondantes distributions de noix, faites sur les marchés. On les jetait à profusion au populaire, qui se les disputait d’autant plus avidement que, suivant certains préjugés qui avaient cours jusque parmi la bourgeoisie, elles étaient douées de cette propriété curieuse de guérir les maux de dents.

Hazebrouck. Vue panoramique vers l’Hôtel de Ville

Chacun se battait pour les prendre et recevait sans récriminer les horions et les coups qui sans nul doute tombaient aussi serrés que les fruits tant convoités. Quand la récolte était jugée suffisante ou encore lorsque la pluie des coups paraissait par trop abondante, on s’en allait croquer les noix à l’estaminet le plus proche, où l’on parlait haut et buvait ferme jusqu’à l’heure où le veilleur, perché au haut du beffroi, lançait à la ronde, en la modulant étrangement, cette phrase que tout bon Hazebrouckois se répétait dévotement en verrouillant ses portes :

La cloche a sonné douze heures,
Douze heures a sonné la cloche,
Gare au feu et à la chandelle !
Priez pour les âmes du Purgatoire.

D’où venait cette coutume de distribuer des noix, qui devait traverser les siècles et venir jusqu’à nous après avoir définitivement enterré la fête du Lièvre ? Elle serait due au refus de l’octroi d’une foire par le seigneur féodal d’Hazebrouck.

Jadis Hazebrouck avait peu de foires et cela nuisait au commerce, à la gaieté de la ville. Les magistrats d’alors s’adressèrent au seigneur féodal pour obtenir l’établissement d’une nouvelle foire le lundi de la Mi-Carême. Le seigneur refusa. Pour se venger, le chef des échevins imagina de faire courir dans les rues de la ville un mannequin représentant ce seigneur, attaché sur un cheval avec un domestique qui jetait des noix à la foule.

Celle-ci, par dérision, criait Noël, pour remercier son seigneur de ses largesses. Attirée par ce spectacle, toute la population voisine accourut à Hazebrouck le lundi de la Mi-Carême et ainsi les habitants virent désormais leur désir réalisé ; car cette fête procura à la ville plus d’avantages encore qu’une foire ou qu’un marché (1515).

L’inventaire des archives communales antérieures à 1790 nous fait connaître qu’en 1573 un certain Chrétien Tousart reçut trois livres et dix-sept sols pour vingt-cinq cents de noix « qui ont été jetés le jour du marché de demi-Carême ». En 1585, Etienne Flahault reçut onze livres quinze sols « pour ce que le bailli et les échevins avaient dépensé chez lui le jour de la Mi-Carême pour jeter des noix d’après l’ancienne coutume ».

En 1602 arriva un événement qui, s’il ne fut pas l’origine de la fête, lui rendit-son actualité en lui fournissant un nouveau prétexte. Voici l’histoire. Il était une fois un immense noyer, non loin de la propriété des Trois Tilleuls. Ce noyer surmontait un tertre situé lui-même sur la ligne de partage du territoire de la ville d’Hazebrouck d’avec les domaines du comte de Flêtre. Il n’était jamais venu à l’idée des autorités de l’un ni de l’autre pays de revendiquer la propriété du cet arbre. Chacune le considérait comme sien et faisait prendre chaque année quelques-uns de ses fruits, qui, disait la chronique, étaient doués de cette propriété merveilleuse de guérir les maux de dents. Le restant était pris par les manants et les bourgeois de la contrée qui se les disputaient sans fausse honte et recevaient non sans broncher les injures et les coups qui étaient ce que l’on récoltait de plus clair au cours de ces luttes homériques.

Or, il advint qu’un jour, le moment de la récolte arrivé, les envoyés du comte de Flêtre arrivèrent aux Trois Tilleuls, tandis que les représentants de la ville d’Hazebrouck besognaient déjà sous le fameux noyer. Deux manants tendaient sous l’arbre une aune de cette toile des Flandres qui, avec celle d’Ypres, se disputait, pour la finesse, les marchés de toute l’Europe, tandis qu’un troisième niché dans les branches détachait les noix qui tombaient drues.

D’abord ébaubis, les envoyés du comte de Flêtre firent la grimace. D’un commun accord, ils décidèrent de faire des représentations à leurs voisins et de porter la question à leur seigneur et maître, au cas où ces derniers refuseraient de leur donner satisfaction. Celui à qui, en raison de son âge et de sa distinction, avait été confiée la direction de l’escorte, s’avança alors vers ceux d’Hazebrouck et poliment leur demanda de faire descendre de suite le manant, qui se trouvait juché sur le faîte de l’arbre, de le fustiger publiquement à cet endroit même, et d’adresser dans les deux jours qui suivraient la chute du soleil un message d’excuse au très noble et très puissant seigneur, comte de Flêtre, légitime possesseur du noyer.

Les envoyés de la ville d’Hazebrouck eurent un éclat de rire qui ne manqua pas de désarçonner quelque peu les réclamants. « Allez dire à votre seigneur et maître, dit l’un, que nous sommes ici chez nous et que s’il prenait fantaisie à quelqu’un d’entre vous de revendiquer de nouveau la propriété de ce noyer, il pourrait bien faire connaissance avec nos arbalètes. » Les rires redoublèrent à la grande confusion des envoyés du comte de Flêtre qui, indignés et morfondus qu’on eut pu méconnaître l’autorité de leur maître se replièrent aussitôt sur l’intérieur de leurs domaines, non sans avoir menacé à voix basse ceux d’Hazebrouck d’un châtiment exemplaire.

Cette histoire avait déjà parcouru la moitié du pays, quand le bailli et les échevins d’Hazebrouck décidèrent de porter la question devant les tribunaux. En ce temps-là, la justice n’était ni lente, ni coûteuse, ni surtout gangrenée. L’instruction de notre affaire fut menée rondement et le jugement rendu sans aucune remise.

Hazebrouck. Fêtes de Mi-Carême 2014 de la ville

Malheureusement pour la ville d’Hazebrouck, les tribunaux donnèrent gain de cause au comte de Flêtre. Les Hazebrouckois résolurent derechef de se venger ; ils décidèrent que le mannequin promené chaque année à travers la ville, représenterait désormais le comte de Flêtre ; et depuis lors, l’infortuné seigneur fut représenté par un affreux personnage, coiffé d’un chapeau relevé sur le devant, affublé d’un frac en drap vert avec longues et larges basques, d’un gibet blanc et de bottes à revers jaunes ; le personnage était attaché au dos d’un valet qui chevauchait ayant devant lui un double panier rempli de noix dans lequel il puisait. Le cortège qui lui faisait suite parcourait toutes les rues de la ville.

Le défilé terminé, le peuple s’amassait sur la place et dansait en rond, autour du mannequin dont on avait fait un feu de joie. En 1782, la distribution de noix disparut, avec la pacifique promenade du « Comte de Demi-Carême ». Pendant 10 ans, les Hazebrouckois sont privés de leur réjouissance traditionnelle. Mais sous la Révolution on décida de la remettre en vigueur, naturellement adaptée à l’ « esprit nouveau ». Le 18 novembre 1792, le maire, les officiers municipaux et notables réunis en Conseil Général décident « que pour ne plus donner un nom d’ancien esclavage ou de féodalité à cette fête, elle sera dès à présent dénommée La Fête des Sans-Culottes, et le bonnet de la liberté sera arboré en signe de cette liberté conquise. »

Le Comte de Demi-Carême reparut donc pour être brûlé plus vif que jamais en place publique, après sa distribution de noix. La Fête prit sous la Restauration une ampleur considérable grâce à l’adjonction de plusieurs chars et de groupes de figurants de plus en plus nombreux. Sous le règne des Bourbons le feu de joie disparut, mais chose curieuse le mannequin du comte Mi-Carême se promenait toujours par les rues au dos d’un valet de ville, accoutré de la pittoresque et originale façon que l’on sait.

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16 septembre 2019 1 16 /09 /septembre /2019 05:33

Fête du lièvre et des noix
à Hazebrouck (Nord)

(D’après « Le Beffroi », paru en 1920)

 

 Tous les ans, depuis la fondation de la ville d’Hazebrouck, de la halle, qui occupait l’emplacement actuel de l’Hôtel de Ville, on lâchait un lièvre que les meilleurs jouteurs des communes d’alentour, rangés devant les maisonnettes en torchis qui bordaient la place, se disputaient à l’envi au milieu des rires, des jurons et des plaintes. Supprimée au XVIe siècle en raison des désordres qu’elle engendrait, elle réapparaît sous forme d’une pittoresque distribution de noix passant pour guérir les maux de dents.

Quand la lutte organisée pour la Fête du lièvre était terminée, c’est-à-dire quand quelqu’un avait été assez heureux pour s’emparer du lièvre, le bailli et les échevins décernaient au vainqueur un prix, dont l’histoire ne nous a pas rapporté l’importance. Quoi qu’il en soit, cette petite formalité n’allait pas sans susciter des jalousies et des colères, à tel point que souvent la lutte reprenait de plus belle après l’attribution du prix et qu’elle ne se terminait pas sans grands dommages pour les belligérants.

L’animosité qui résultait de ces luttes devint si inquiétante que les échevins décidèrent vers 1539 de supprimer la fête. Elle ne le fut qu’un temps, car la réjouissance du lièvre den haeze Feste était remplacée quelque temps plus tard par d’abondantes distributions de noix, faites sur les marchés. On les jetait à profusion au populaire, qui se les disputait d’autant plus avidement que, suivant certains préjugés qui avaient cours jusque parmi la bourgeoisie, elles étaient douées de cette propriété curieuse de guérir les maux de dents.

Hazebrouck. Vue panoramique vers l’Hôtel de Ville

Chacun se battait pour les prendre et recevait sans récriminer les horions et les coups qui sans nul doute tombaient aussi serrés que les fruits tant convoités. Quand la récolte était jugée suffisante ou encore lorsque la pluie des coups paraissait par trop abondante, on s’en allait croquer les noix à l’estaminet le plus proche, où l’on parlait haut et buvait ferme jusqu’à l’heure où le veilleur, perché au haut du beffroi, lançait à la ronde, en la modulant étrangement, cette phrase que tout bon Hazebrouckois se répétait dévotement en verrouillant ses portes :

La cloche a sonné douze heures,
Douze heures a sonné la cloche,
Gare au feu et à la chandelle !
Priez pour les âmes du Purgatoire.

D’où venait cette coutume de distribuer des noix, qui devait traverser les siècles et venir jusqu’à nous après avoir définitivement enterré la fête du Lièvre ? Elle serait due au refus de l’octroi d’une foire par le seigneur féodal d’Hazebrouck.

Jadis Hazebrouck avait peu de foires et cela nuisait au commerce, à la gaieté de la ville. Les magistrats d’alors s’adressèrent au seigneur féodal pour obtenir l’établissement d’une nouvelle foire le lundi de la Mi-Carême. Le seigneur refusa. Pour se venger, le chef des échevins imagina de faire courir dans les rues de la ville un mannequin représentant ce seigneur, attaché sur un cheval avec un domestique qui jetait des noix à la foule.

Celle-ci, par dérision, criait Noël, pour remercier son seigneur de ses largesses. Attirée par ce spectacle, toute la population voisine accourut à Hazebrouck le lundi de la Mi-Carême et ainsi les habitants virent désormais leur désir réalisé ; car cette fête procura à la ville plus d’avantages encore qu’une foire ou qu’un marché (1515).

L’inventaire des archives communales antérieures à 1790 nous fait connaître qu’en 1573 un certain Chrétien Tousart reçut trois livres et dix-sept sols pour vingt-cinq cents de noix « qui ont été jetés le jour du marché de demi-Carême ». En 1585, Etienne Flahault reçut onze livres quinze sols « pour ce que le bailli et les échevins avaient dépensé chez lui le jour de la Mi-Carême pour jeter des noix d’après l’ancienne coutume ».

En 1602 arriva un événement qui, s’il ne fut pas l’origine de la fête, lui rendit-son actualité en lui fournissant un nouveau prétexte. Voici l’histoire. Il était une fois un immense noyer, non loin de la propriété des Trois Tilleuls. Ce noyer surmontait un tertre situé lui-même sur la ligne de partage du territoire de la ville d’Hazebrouck d’avec les domaines du comte de Flêtre. Il n’était jamais venu à l’idée des autorités de l’un ni de l’autre pays de revendiquer la propriété du cet arbre. Chacune le considérait comme sien et faisait prendre chaque année quelques-uns de ses fruits, qui, disait la chronique, étaient doués de cette propriété merveilleuse de guérir les maux de dents. Le restant était pris par les manants et les bourgeois de la contrée qui se les disputaient sans fausse honte et recevaient non sans broncher les injures et les coups qui étaient ce que l’on récoltait de plus clair au cours de ces luttes homériques.

Or, il advint qu’un jour, le moment de la récolte arrivé, les envoyés du comte de Flêtre arrivèrent aux Trois Tilleuls, tandis que les représentants de la ville d’Hazebrouck besognaient déjà sous le fameux noyer. Deux manants tendaient sous l’arbre une aune de cette toile des Flandres qui, avec celle d’Ypres, se disputait, pour la finesse, les marchés de toute l’Europe, tandis qu’un troisième niché dans les branches détachait les noix qui tombaient drues.

D’abord ébaubis, les envoyés du comte de Flêtre firent la grimace. D’un commun accord, ils décidèrent de faire des représentations à leurs voisins et de porter la question à leur seigneur et maître, au cas où ces derniers refuseraient de leur donner satisfaction. Celui à qui, en raison de son âge et de sa distinction, avait été confiée la direction de l’escorte, s’avança alors vers ceux d’Hazebrouck et poliment leur demanda de faire descendre de suite le manant, qui se trouvait juché sur le faîte de l’arbre, de le fustiger publiquement à cet endroit même, et d’adresser dans les deux jours qui suivraient la chute du soleil un message d’excuse au très noble et très puissant seigneur, comte de Flêtre, légitime possesseur du noyer.

Les envoyés de la ville d’Hazebrouck eurent un éclat de rire qui ne manqua pas de désarçonner quelque peu les réclamants. « Allez dire à votre seigneur et maître, dit l’un, que nous sommes ici chez nous et que s’il prenait fantaisie à quelqu’un d’entre vous de revendiquer de nouveau la propriété de ce noyer, il pourrait bien faire connaissance avec nos arbalètes. » Les rires redoublèrent à la grande confusion des envoyés du comte de Flêtre qui, indignés et morfondus qu’on eut pu méconnaître l’autorité de leur maître se replièrent aussitôt sur l’intérieur de leurs domaines, non sans avoir menacé à voix basse ceux d’Hazebrouck d’un châtiment exemplaire.

Cette histoire avait déjà parcouru la moitié du pays, quand le bailli et les échevins d’Hazebrouck décidèrent de porter la question devant les tribunaux. En ce temps-là, la justice n’était ni lente, ni coûteuse, ni surtout gangrenée. L’instruction de notre affaire fut menée rondement et le jugement rendu sans aucune remise.

Hazebrouck. Fêtes de Mi-Carême 2014 de la ville

Malheureusement pour la ville d’Hazebrouck, les tribunaux donnèrent gain de cause au comte de Flêtre. Les Hazebrouckois résolurent derechef de se venger ; ils décidèrent que le mannequin promené chaque année à travers la ville, représenterait désormais le comte de Flêtre ; et depuis lors, l’infortuné seigneur fut représenté par un affreux personnage, coiffé d’un chapeau relevé sur le devant, affublé d’un frac en drap vert avec longues et larges basques, d’un gibet blanc et de bottes à revers jaunes ; le personnage était attaché au dos d’un valet qui chevauchait ayant devant lui un double panier rempli de noix dans lequel il puisait. Le cortège qui lui faisait suite parcourait toutes les rues de la ville.

Le défilé terminé, le peuple s’amassait sur la place et dansait en rond, autour du mannequin dont on avait fait un feu de joie. En 1782, la distribution de noix disparut, avec la pacifique promenade du « Comte de Demi-Carême ». Pendant 10 ans, les Hazebrouckois sont privés de leur réjouissance traditionnelle. Mais sous la Révolution on décida de la remettre en vigueur, naturellement adaptée à l’ « esprit nouveau ». Le 18 novembre 1792, le maire, les officiers municipaux et notables réunis en Conseil Général décident « que pour ne plus donner un nom d’ancien esclavage ou de féodalité à cette fête, elle sera dès à présent dénommée La Fête des Sans-Culottes, et le bonnet de la liberté sera arboré en signe de cette liberté conquise. »

Le Comte de Demi-Carême reparut donc pour être brûlé plus vif que jamais en place publique, après sa distribution de noix. La Fête prit sous la Restauration une ampleur considérable grâce à l’adjonction de plusieurs chars et de groupes de figurants de plus en plus nombreux. Sous le règne des Bourbons le feu de joie disparut, mais chose curieuse le mannequin du comte Mi-Carême se promenait toujours par les rues au dos d’un valet de ville, accoutré de la pittoresque et originale façon que l’on sait.

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Fête du lièvre et des noix
à Hazebrouck (Nord)

(D’après « Le Beffroi », paru en 1920)

 

 Tous les ans, depuis la fondation de la ville d’Hazebrouck, de la halle, qui occupait l’emplacement actuel de l’Hôtel de Ville, on lâchait un lièvre que les meilleurs jouteurs des communes d’alentour, rangés devant les maisonnettes en torchis qui bordaient la place, se disputaient à l’envi au milieu des rires, des jurons et des plaintes. Supprimée au XVIe siècle en raison des désordres qu’elle engendrait, elle réapparaît sous forme d’une pittoresque distribution de noix passant pour guérir les maux de dents.

Quand la lutte organisée pour la Fête du lièvre était terminée, c’est-à-dire quand quelqu’un avait été assez heureux pour s’emparer du lièvre, le bailli et les échevins décernaient au vainqueur un prix, dont l’histoire ne nous a pas rapporté l’importance. Quoi qu’il en soit, cette petite formalité n’allait pas sans susciter des jalousies et des colères, à tel point que souvent la lutte reprenait de plus belle après l’attribution du prix et qu’elle ne se terminait pas sans grands dommages pour les belligérants.

L’animosité qui résultait de ces luttes devint si inquiétante que les échevins décidèrent vers 1539 de supprimer la fête. Elle ne le fut qu’un temps, car la réjouissance du lièvre den haeze Feste était remplacée quelque temps plus tard par d’abondantes distributions de noix, faites sur les marchés. On les jetait à profusion au populaire, qui se les disputait d’autant plus avidement que, suivant certains préjugés qui avaient cours jusque parmi la bourgeoisie, elles étaient douées de cette propriété curieuse de guérir les maux de dents.

Hazebrouck. Vue panoramique vers l’Hôtel de Ville

Chacun se battait pour les prendre et recevait sans récriminer les horions et les coups qui sans nul doute tombaient aussi serrés que les fruits tant convoités. Quand la récolte était jugée suffisante ou encore lorsque la pluie des coups paraissait par trop abondante, on s’en allait croquer les noix à l’estaminet le plus proche, où l’on parlait haut et buvait ferme jusqu’à l’heure où le veilleur, perché au haut du beffroi, lançait à la ronde, en la modulant étrangement, cette phrase que tout bon Hazebrouckois se répétait dévotement en verrouillant ses portes :

La cloche a sonné douze heures,
Douze heures a sonné la cloche,
Gare au feu et à la chandelle !
Priez pour les âmes du Purgatoire.

D’où venait cette coutume de distribuer des noix, qui devait traverser les siècles et venir jusqu’à nous après avoir définitivement enterré la fête du Lièvre ? Elle serait due au refus de l’octroi d’une foire par le seigneur féodal d’Hazebrouck.

Jadis Hazebrouck avait peu de foires et cela nuisait au commerce, à la gaieté de la ville. Les magistrats d’alors s’adressèrent au seigneur féodal pour obtenir l’établissement d’une nouvelle foire le lundi de la Mi-Carême. Le seigneur refusa. Pour se venger, le chef des échevins imagina de faire courir dans les rues de la ville un mannequin représentant ce seigneur, attaché sur un cheval avec un domestique qui jetait des noix à la foule.

Celle-ci, par dérision, criait Noël, pour remercier son seigneur de ses largesses. Attirée par ce spectacle, toute la population voisine accourut à Hazebrouck le lundi de la Mi-Carême et ainsi les habitants virent désormais leur désir réalisé ; car cette fête procura à la ville plus d’avantages encore qu’une foire ou qu’un marché (1515).

L’inventaire des archives communales antérieures à 1790 nous fait connaître qu’en 1573 un certain Chrétien Tousart reçut trois livres et dix-sept sols pour vingt-cinq cents de noix « qui ont été jetés le jour du marché de demi-Carême ». En 1585, Etienne Flahault reçut onze livres quinze sols « pour ce que le bailli et les échevins avaient dépensé chez lui le jour de la Mi-Carême pour jeter des noix d’après l’ancienne coutume ».

En 1602 arriva un événement qui, s’il ne fut pas l’origine de la fête, lui rendit-son actualité en lui fournissant un nouveau prétexte. Voici l’histoire. Il était une fois un immense noyer, non loin de la propriété des Trois Tilleuls. Ce noyer surmontait un tertre situé lui-même sur la ligne de partage du territoire de la ville d’Hazebrouck d’avec les domaines du comte de Flêtre. Il n’était jamais venu à l’idée des autorités de l’un ni de l’autre pays de revendiquer la propriété du cet arbre. Chacune le considérait comme sien et faisait prendre chaque année quelques-uns de ses fruits, qui, disait la chronique, étaient doués de cette propriété merveilleuse de guérir les maux de dents. Le restant était pris par les manants et les bourgeois de la contrée qui se les disputaient sans fausse honte et recevaient non sans broncher les injures et les coups qui étaient ce que l’on récoltait de plus clair au cours de ces luttes homériques.

Or, il advint qu’un jour, le moment de la récolte arrivé, les envoyés du comte de Flêtre arrivèrent aux Trois Tilleuls, tandis que les représentants de la ville d’Hazebrouck besognaient déjà sous le fameux noyer. Deux manants tendaient sous l’arbre une aune de cette toile des Flandres qui, avec celle d’Ypres, se disputait, pour la finesse, les marchés de toute l’Europe, tandis qu’un troisième niché dans les branches détachait les noix qui tombaient drues.

D’abord ébaubis, les envoyés du comte de Flêtre firent la grimace. D’un commun accord, ils décidèrent de faire des représentations à leurs voisins et de porter la question à leur seigneur et maître, au cas où ces derniers refuseraient de leur donner satisfaction. Celui à qui, en raison de son âge et de sa distinction, avait été confiée la direction de l’escorte, s’avança alors vers ceux d’Hazebrouck et poliment leur demanda de faire descendre de suite le manant, qui se trouvait juché sur le faîte de l’arbre, de le fustiger publiquement à cet endroit même, et d’adresser dans les deux jours qui suivraient la chute du soleil un message d’excuse au très noble et très puissant seigneur, comte de Flêtre, légitime possesseur du noyer.

Les envoyés de la ville d’Hazebrouck eurent un éclat de rire qui ne manqua pas de désarçonner quelque peu les réclamants. « Allez dire à votre seigneur et maître, dit l’un, que nous sommes ici chez nous et que s’il prenait fantaisie à quelqu’un d’entre vous de revendiquer de nouveau la propriété de ce noyer, il pourrait bien faire connaissance avec nos arbalètes. » Les rires redoublèrent à la grande confusion des envoyés du comte de Flêtre qui, indignés et morfondus qu’on eut pu méconnaître l’autorité de leur maître se replièrent aussitôt sur l’intérieur de leurs domaines, non sans avoir menacé à voix basse ceux d’Hazebrouck d’un châtiment exemplaire.

Cette histoire avait déjà parcouru la moitié du pays, quand le bailli et les échevins d’Hazebrouck décidèrent de porter la question devant les tribunaux. En ce temps-là, la justice n’était ni lente, ni coûteuse, ni surtout gangrenée. L’instruction de notre affaire fut menée rondement et le jugement rendu sans aucune remise.

Hazebrouck. Fêtes de Mi-Carême 2014 de la ville

Malheureusement pour la ville d’Hazebrouck, les tribunaux donnèrent gain de cause au comte de Flêtre. Les Hazebrouckois résolurent derechef de se venger ; ils décidèrent que le mannequin promené chaque année à travers la ville, représenterait désormais le comte de Flêtre ; et depuis lors, l’infortuné seigneur fut représenté par un affreux personnage, coiffé d’un chapeau relevé sur le devant, affublé d’un frac en drap vert avec longues et larges basques, d’un gibet blanc et de bottes à revers jaunes ; le personnage était attaché au dos d’un valet qui chevauchait ayant devant lui un double panier rempli de noix dans lequel il puisait. Le cortège qui lui faisait suite parcourait toutes les rues de la ville.

Le défilé terminé, le peuple s’amassait sur la place et dansait en rond, autour du mannequin dont on avait fait un feu de joie. En 1782, la distribution de noix disparut, avec la pacifique promenade du « Comte de Demi-Carême ». Pendant 10 ans, les Hazebrouckois sont privés de leur réjouissance traditionnelle. Mais sous la Révolution on décida de la remettre en vigueur, naturellement adaptée à l’ « esprit nouveau ». Le 18 novembre 1792, le maire, les officiers municipaux et notables réunis en Conseil Général décident « que pour ne plus donner un nom d’ancien esclavage ou de féodalité à cette fête, elle sera dès à présent dénommée La Fête des Sans-Culottes, et le bonnet de la liberté sera arboré en signe de cette liberté conquise. »

Le Comte de Demi-Carême reparut donc pour être brûlé plus vif que jamais en place publique, après sa distribution de noix. La Fête prit sous la Restauration une ampleur considérable grâce à l’adjonction de plusieurs chars et de groupes de figurants de plus en plus nombreux. Sous le règne des Bourbons le feu de joie disparut, mais chose curieuse le mannequin du comte Mi-Carême se promenait toujours par les rues au dos d’un valet de ville, accoutré de la pittoresque et originale façon que l’on sait.

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9 septembre 2019 1 09 /09 /septembre /2019 06:25
La rétro du lundi.............

Le saviez-vous  ? " Le 

8 septembre 1780 : mort de
la romancière Jeanne-Marie
Leprince de Beaumont, auteur
de La Belle et la Bête

(D'après « Le Magasin des enfants » édition de 1847
et « La Belle et la Bête et autres contes » paru en 2014)

Gouvernante française installée à Londres, Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (1711-1780) met à profit son expérience de pédagogue pour rédiger des traités d’éducation sous forme de dialogues truffés de contes, et est considérée comme le premier auteur à avoir adopté un style simple pour plaire aux jeunes lecteurs

 

En 1748, vers le commencement de l’hiver, une femme jeune encore, d’un extérieur décent et triste, se présenta à l’Hôtel des Trois Couronnes, à Londres, rapporte au XIXe siècle la femme de lettres Eugénie Foa dans une notice qu’elle consacre au sein d’une réédition du Magasin des Enfants à son auteur, Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

Parlant facilement l’anglais, bien qu’avec un accent français, cette dame demanda une chambre dont le loyer ne fût pas cher, paya une quinzaine d’avance et s’installa. Bientôt la conduite de cette étrangère inspira quelques soupçons à l’hôtesse, vieille femme, pas méchante, mais assez bavarde, ce qui quelquefois revient au même. Cette étrangère ne prenait aucun de ses repas à l’hôtel, ne sortait qu’une fois par jour, de grand matin, restait dehors un quart d’heure environ, et opérait sa rentrée furtivement , et en évitant soigneusement d’être vue ou rencontrée par les gens de la maison ; le reste du jour, elle le passait à écrire ; ce dont quelques valets plus curieux que discrets s’étaient assurés en regardant par le trou de la serrure.

La seconde quinzaine se passa de même ; seulement la dame française sortait plus souvent, écrivait moins par conséquent, et, chaque fois qu’elle rentrait, elle paraissait plus accablée et découragée que fatiguée ; souvent ses yeux baignés de larmes se détournaient avec affectation de ceux que le hasard ou un sentiment de curiosité malveillante mettait sur son chemin.

 

 

Jeanne-Marie Leprince de Beaumont s’installe en Angleterre

Un jour un grand bruit se fit entendre sur le palier même où était situé l’appartement de la dame française. D’abord on entendit la voix aigre de l’hôtesse, qui, d’un ton qui ne permettait aucune réplique, criait : « Payez-moi, ou sortez ; votre chambre est louée à d’autres. Allons, sortez ! » Puis une voix désolée, qui, sans prière, et répondant plutôt aux exigences du sort qu’à celles de l’hôtesse, disait : « Mais où aller, mon Dieu ! où aller ? » Cette voix ne pouvait appartenir qu’à une très jeune fille ; la dame française ouvrit précipitamment sa porte, et en face d’elle elle vit effectivement une jeune fille , grande, mince, le visage couvert de ses mains, qui, appuyée sur le chambranle de la porte inhospitalière refermée inhumainement sur elle, ne pouvait se décider à quitter même cette dernière place.
« Allons, descendez, que faites-vous là ? Vous ne pouvez y rester éternellement », lui disait l’hôtesse ; puis, sans doute, pour tempérer aux yeux de ceux que cette rumeur avait amassés dans cet endroit son action barbare, elle ajouta : « Elle me doit un mois, je ne le lui demande pas, je ne retiens pas même son paquet ; mais qu’elle s’en aille, au moins, je ne puis lui faire la charité plus longtemps. » A ce mot de charité, la jeune fille releva subitement sa tête, dont une noble rougeur colorait le front : « Assez, madame, je m’en vais », dit-elle. Puis elle ajouta en pleurant : « C’est vrai, vous avez été bien bonne pour moi, et je vous remercie. »Un jour un grand bruit se fit entendre sur le palier même où était situé l’appartement de la dame française. D’abord on entendit la voix aigre de l’hôtesse, qui, d’un ton qui ne permettait aucune réplique, criait : « Payez-moi, ou sortez ; votre chambre est louée à d’autres. Allons, sortez ! » Puis une voix désolée, qui, sans prière, et répondant plutôt aux exigences du sort qu’à celles de l’hôtesse, disait : « Mais où aller, mon Dieu ! où aller ? » Cette voix ne pouvait appartenir qu’à une très jeune fille ; la dame française ouvrit précipitamment sa porte, et en face d’elle elle vit effectivement une jeune fille , grande, mince, le visage couvert de ses mains, qui, appuyée sur le chambranle de la porte inhospitalière refermée inhumainement sur elle, ne pouvait se décider à quitter même cette dernière place.

En passant devant l’étrangère , cette dernière lui prit le bras :

— Où allez-vous, pauvre enfant ? lui dit-elle de cet accent qui trahit non la pitié, mais de la bonté.

— Je I’ignore, madame, répondit cette jeune fille, qui sentit le besoin de concilier à elle les gens qui l’écoutaient. Orpheline, sans appui, j’ai été élevée dans une pension dont la maîtresse est morte il y a deux mois ; obligée de quitter mon seul asile, je suis venue ici ; j’espérais trouver une autre pension, y entrer comme institutrice... mais partout on me trouve trop jeune ! ... Voilà mon histoire, madame.

— Entrez chez moi, mademoiselle, dit la dame française prenant avec amitié la main de la jeune Anglaise ; puis, se tournant vers l’hôtesse, elle dit simplement : « Faites, je vous prie, madame, mettre un lit dans le cabinet attenant à ma chambre, et dites-moi ce que je devrai de surplus. »

Et, comme la foule augmentait progressivement, elle entraîna la jeune fille dans sa chambre, et en referma la porte sur les curieux.

— C’est ça, ça n’a pas de quoi manger, et ça partage avec tout le monde... s’écria l’hôtesse.

— Qui n’a pas de quoi manger ? interrompit un locataire du premier que le bruit avait attiré au quatrième, où se passait la scène.

— Cette Française qui prend la première venue en pension chez elle ; si elle la nourrit comme elle se nourrit, sa pensionnaire n’engraissera pas.

— Cette Française ?... mais je la connais, mistress Green, dit le locataire du premier... et je la croyais riche.

— Riche ! se récria mistress Green, ça paye une chambre une livre par mois, et ça déjeune, ça dîne, ça soupe avec un schelling, pain et viande tout compris, qu’elle va acheter elle-même à la halle tous les matins ; riche ! il fait un froid d’enfer, et ça n’a pas seulement les moyens d’avoir une chaufferette pour se chauffer !

— Mais n’est-ce pas madame Leprince de Beaumont ? demanda le locataire.

— C’est le nom inscrit sur le registre, dit l’hôtesse.

— C’est bien elle, dit le locataire. C’est une dame du plus haut mérite. L’année dernière, j’étais à Commercy au moment où elle offrit au roi de Pologne un roman de sa composition, le Triomphe de la Vérité. Ce livre était très bien. Faites-moi l’amitié, mistress Green, d’aller demander à madame de Beaumont l’honneur d’une visite.

Madame Leprince de Beaumont avait trop d’esprit pour éprouver une fausse honte sur l’état de gêne où elle se trouvait ; elle accueillit très bien son compatriote, et ne lui cacha pas qu’elle désirait obtenir à Londres une place d’institutrice dans une grande maison. Celui-ci s’engagea à la lui procurer ; effectivement il la présenta chez une dame qui l’accueillit parfaitement et lui confia l’éducation de ses filles. Par les soins de madame de Beaumont, sa protégée trouva, elle aussi, une place de sous-maîtresse dans une pension.

Ce fut pour ses élèves que madame Leprince de Beaumont composa, en 1757, son meilleur ouvrage, Le Magasin des enfants, qui eut un si grand succès, qu’il fut traduit dans toutes les langues de l’Europe. Très souvent réimprimé, ce livre a toujours obtenu l’approbation du public. Il est écrit avec simplicité et clarté ; les contes qu’il contient ont un tour original plein de charmes, ils ont fourni le sujet de plusieurs de nos comédies ; la morale en est attachante et douce.

Jeanne-Marie Leprince de Beaumont naquit à Rouen le 26 avril 1711. En 1725, elle entra chez les Sœurs d’Ernemmont qui formaient les enseignantes pour ce que l’on appelait à l’époque les « petites écoles ». Elle enseigna dix ans dans cette institution rouennaise et prononça même des vœux de noviciat. Puis elle décida de quitter sa Normandie natale et, munie d’une lettre de recommandation du couvent, elle rejoignit la cour de Lorraine à Lunéville où elle devint la gouvernante de la fille aînée de la duchesse de Lorraine. Lorsque la Lorraine fut confiée à Stanislas Leszczynski, roi détrôné de Pologne et beau-père de Louis XV, elle décida de rester à la cour et d’y étudier la musique.

Elle se maria à Lunéville en 1743, mais cette union sera malheureuse et rapidement déclarée nulle en raison de la vie dissolue de son époux, Grimard de Beaumont. Obligée de subvenir à ses besoins après la séparation, elle quitta la France et s’installa à Londres en 1748.

La même année, elle débuta dans les lettres par un roman : Le Triomphe de la vérité ou Mémoires de Monsieur de Villeneuve qu’elle offrit à Stanislas, roi de Pologne retiré à Lunéville. Elle gagna sa vie en tant que gouvernante dans des familles aristocratiques anglaises où ses talents de pédagogue firent merveille. Pour ses élèves, elle se mit à rechercher des textes français pouvant servir de support à des exercices de traduction et favoriser ainsi à ses jeunes élèves l’apprentissage du français. Elle décida de traduire Gil Blas de Santillane de Lesage, mais constata vite que le roman ne motivait guère son auditoire.

Elle réunit alors, en 1750, les contes qu’elle publia en un premier recueil, Le Nouveau Magasin français. Puis, en 1756, parut en Angleterre Le Magasin des enfants, qui connut un succès immédiat en librairie. Très vite, l’édition anglaise fut suivie de nombreuses éditions étrangères. Ces « magasins » étaient des manuels d’instruction très novateurs pour l’époque : on y voyait une gouvernante converser avec ses élèves autour de textes servant de support à leur instruction. Récits bibliques, contes édifiants (dont La Belle et la Bête), observations préscientifiques, règles de bienséance sont les étapes de cet itinéraire pédagogique. L’ouvrage, un classique du genre, servira de vade-mecum à de nombreuses gouvernantes.

En 1757, elle se remaria avec Thomas Pichon, un Anglais naturalisé, originaire comme elle de Normandie. Elle abandonna alors pour un temps ses activités de gouvernante, et sa fille Élisabeth, née de son premier mariage, vint la rejoindre en Angleterre. En 1764 enfin, elle décida de rentrer en France. Sa fille et son gendre l’accompagnèrent, mais son époux resta en Angleterre et s’éteignit à Jersey sans l’avoir revue. Du fruit de ses économies, elle acheta la petite terre de Chavanod, dans les environs d’Annecy, en Haute-Savoie, où elle s’installa. Elle avait acquis une réelle notoriété.

Animée d’une véritable vocation pédagogique, elle continua à publier des ouvrages faisant référence : en 1766, L’Instruction pour les jeunes gens qui entrent dans le monde et s’y marient, ouvrage plus connu sous le titre de Magasin des adolescentes ; en 1768, Le Magasin des pauvres, des artisans, des domestiques et des gens de la campagne ; en 1772, un manuel d’éducation des garçons, Le Mentor moderne. Viennent encore de nombreux ouvrages, parmi lesquels des Contes moraux (1774) et Les Mémoires de la baronne de Batteville (1776) d’orientation autobiographique . Elle mourut à presque soixante-dix ans, en 1780, après avoir publié plus de soixante-dix ouvrages. Nul ne sait où son corps repose.

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5 août 2019 1 05 /08 /août /2019 06:33

Expressions d'autrefois

"Avoir la venette" (Avoir peur)

(D’après « Le Courrier de Vaugelas », paru en 1875)

 

Ci-contre devise comment le bon veneur doit chasser et prendre le lièvre à force.
Enluminure extraite du Livre de chasse composé entre 1387 et 1389 par Gaston Fébus

Une étymologie faisait autrefois venir le mot venette des Vénètes, peuple d’Italie qui, obligé de fuir devant le conquérant Attila, fonda Venise ; l’autre, qui est de Littré, le dérive de vene, vesne, vieux substantif français tombé en désuétude, et qui, pour cette raison, brave mieux l’honnêteté que son synonyme dans la langue moderne.

Quoi qu’on ait pu dire en faveur de la première, elle n’a aucun fondement ; car le mot venette ne se trouvant ni dans Furetière (1727), ni dans Trévoux (1770), ni dans le Dictionnaire de l’Académie de 1835, il n’est pas à croire qu’un événement arrivé sur l’Adriatique au Ve siècle ait pu donner lieu, chez nous, à une expression qui ne date guère que du nôtre.

La seconde est sans doute plus sérieuse ; mais ce n’est pas encore la vraie. En effet, si venette est le diminutif de vene, il doit se construire avec les mêmes verbes que le synonyme de ce dernier. Or, on n’emploie pas et l’on n’a jamais employé donner et avoiravec le synonyme en question : ce synonyme n’a jamais été que le complément du verbe faire ou d’un verbe de sens analogue. Par conséquent, venette ne peut non plus venir de vene.

Voici comment, semble-t-il, a été formé le mot dont il s’agit : au commencement du XVIIIesiècle, nous avions le verbe vener (latin venari) dans le sens de chasser ; ce verbe s’appliquait aux animaux de boucherie, veaux, bœufs, etc., que l’on faisait courir, paraît-il, pour qu’ils eussent la chair plus tendre : « À Rome et en Angleterre, on a coutume de vener les bœufs » (Dictionnaire de Furetière)

Ce même verbe s’employait en parlant des personnes. On disait de quelqu’un qu’il avait été bien vené, pour signifier qu’on l’avait bien fait courir, qu’on lui avait bien donné de l’exercice. Or, c’est de vener qu’on a fait venette, comme de amuser, seriner, deviner, etc., on a fait amusette, serinette, devinette. De même qu’aujourd’hui, on disait alors donner la chasse à quelqu’un, ainsi que le montrent ces exemples : « L’aigle donnait la chasse à maître Jean Lapin » (Fables de La Fontaine, livre II, fable 8) ; « M. de Grignan donnera la chasse à ces démons » (Lettres de Madame de Sévigné) ; « Il donne la chasse aux vices » (Discours sur l’union de Jésus-Christ avec son épouse. Comment Jésus-Christ est-il l’époux des âmes dans l’oraison de Bossuet).

Une fois qu’on eut créé venette, on dit, par analogie, donner la venette à quelqu’un, pour signifier lui donner la chasse. Mais l’animal qu’on vène a évidemment peur, puisqu’il fuit, et la personne que l’on poursuit de la même manière a peur également : on a appliqué le nom de la cause à l’effet (ce qui se pratique souvent pour étendre le sens des mots), et venettes’est employé pour frayeur, peur, alarme.

 

 

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29 juillet 2019 1 29 /07 /juillet /2019 06:49
La rétro du lundi.............

Rappelez-vous : " le 22 juillet 1894.............

 

"Première compétition automobile de l'histoire (épreuve finale)

(D’après « Le Petit Journal : supplément du dimanche », paru en 1894)

Première compétition automobile de l’histoire, l’épreuve Paris-Rouen des « voitures sans chevaux », organisée par Pierre Giffard, journaliste pour le quotidien Le Petit Journal, se déroula du 18 au 22 juillet 1894. Après la présentation, le premier jour, des véhicules engagés (au nombre de 26, cependant qu’il y avait eu 102 inscriptions), eut lieu sur les trois jours suivants des épreuves éliminatoires s’effectuant sur 5 parcours de 50 km, l’épreuve finale ayant lieu le 22 juillet.

Depuis longtemps, explique Le Petit Journal, on s’occupait de remplacer, pour la traction, les chevaux qui coûtent cher à acheter et à nourrir, qui s’enrhument, glissent et s’emballent, dont les forces ont une limite ; déjà l’on avait trouvé les locomotives, les machines routières et aussi les tramways à traction mécanique. Mais même sur ce point, c’est à peine alors si dans Paris circulent de rares tramways électriques, tandis qu’on voit depuis plusieurs années déjà, dans la jolie ville de Berne, de charmants omnibus à air comprimé, qui conduisent sans secousse, sans bruit, sans accident de la gare à la fosse où s’ébattent des ours.

Chez nous, on prétendit longtemps les voitures à traction électrique absolument impossibles sous prétexte que les chevaux s’emballaient en voyant des voitures cheminer sans être traînées par des individus de leur espèce. Un humoriste proposa d’atteler alors aux nouveaux véhicules des chevaux empaillés pour ménager la susceptibilité des autres. Le remède n’était point plus ridicule que le prétendu mal.

En dépit de la crainte de froisser les chevaux, on continua les études ; mais les efforts étaient isolés, par conséquent infructueux, jusqu’au jour où Le Petit Journal eut l’idée de réunir tous les inventeurs, de leur fournir le moyen de se comparer entre eux afin que tous profitassent des résultats acquis par chacun.

Le succès fut immense. La condition imposée à la voiture était : être sans danger, facilement maniable pour les voyageurs, et ne pas coûter trop cher sur la route. Le prix de 5000 francs donné par le quotidien fut partagé entre MM. Panhard et Levassor d’une part, les fils de Peugeot frères de l’autre. D’autres récompenses de 2000, 1500, 1000, 500 francs, furent donné par M. Marinoni qui, en sa qualité de grand inventeur, s’intéressait généreusement aux nouvelles inventions.

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 05:45

Ces drôles de superstitions…..

Poules, coqs et couvées : précautions
à observer pour des œufs parfaits

(D’après « Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris », paru en 1902)

 

Au début du XXe siècle, le docteur Ferdinand Delisle rapporte de son voyage en Languedoc quelques singulières superstitions ayant trait aux poules, et plus particulièrement aux couvées, de l’animal dont il convient de se séparer sitôt qu’il a « chanté le Gallet » aux œufs qui, récoltés chez autrui, doivent être saupoudrés de mie de pain s’ils sont amenés à passer une rivière, en passant par la présence indispensable d’un crapaud dans le nid pour en chasser les poux

Au mois d’août dernier, étant à la campagne en Lauragais, portion du Languedoc, j’entendis chanter près de moi une poule. Cela ne me disait pas grand-chose, plusieurs picoraient de ci de là, et je continuai de lire mon courrier. Il n’en fut pas de même de la ménagère qui s’occupe de la basse-cour qui me dit brusquement et d’un air effaré : « Abetz entendut ? Cnto le Gallet. » Naturellement cela me laissait froid que la poule chantât ou non le Gallet, cela ne me disait absolument rien. Elle la surveillait à cause de cela paraît-il, depuis plusieurs jours. Ceci mérite explication.

Il arrive, que parfois une poule, de l’espèce de celles qu’on surveille à cause de la qualité de leurs œufs, de leur volume, de leur régularité à pondre, des câlineries fréquentes et journalières du coq, maître de la basse-cour, il arrive, dis-je, qu’un beau jour cette poule se met, sans qu’on sache pourquoi, à chanter autrement que ne font les poules habituellement. Son chant se rapproche, reproduit, au dire des gens habitués, celui d’un jeune coq non encore complètement développé, pas adulte. Elle a chanté le « Gallet », c’est à-dire comme un jeune coq. C’est fini, elle n’est plus bonne à rien, il faut s’en débarrasser, coûte que coûte, au plus vite. Car c’est fort grave d’avoir dans une basse-cour une poule qui chante le Gallet. Cela porte malheur, non pas seulement à la basse-cour, mais encore à tout ce qui entoure et soigne la basse-cour. La tuer et en faire un pot-au-feu, cela n’est pas suffisant, cela ne remédierait à rien.

Le lendemain de cette affaire avait lieu le marché hebdomadaire de Baziège, localité voisine, et on y porta la poule que « Cantâo le Gallet », et comme elle était grosse et belle, on la vendit fort bien, chassant le mauvais sort de notre basse-cour, quitte à passer la guigne à une autre, ce dont se souciait fort peu la bonne femme. Je n’ai jamais été convaincu que ce fût cette poule qui ait chanté le Gallel, c’est plus probablement un jeune coq qui avait chanté en l’honneur de ladite poule. Cependant la petite-fille de la directrice de la basse-cour, âgée de 17 ans, m’a affirmé que c’était bien la poule et non le jeune coq qui avait « Cantat le Gallet. »

Ce fait, au sujet duquel je paraissais si incrédule, provoqua d’autres confidences non moins amusantes sur les précautions à prendre pour réussir les couvées de poulets et autres volatiles de basse-cour. Ce n’est pas sans quelques réticences toutefois qu’on m’en voulut bien instruire. Voici les confidences :

Quand on veut « poser des œufs », c’est le terme consacré dans le Toulousain et le Lauragais, autrement les faire couver, il est des règles dont on ne doit pas s’écarter sous peine d’insuccès. Pour les œufs récoltés sur la ferme, il n’y a rien à dire, mais, par exemple, si n’ayant pas d’œufs, on va en demander chez un propriétaire plus ou moins éloigné et séparé de l’endroit où ils seront couvés par une rivière ou un ruisseau, alors même fort petit, voire à sec en été, qu’on n’aurait franchi qu’un pont, il faut prendre de grandes précautions sous peine d’insuccès certain.

Les œufs auxquels on aura fait passer l’eau sans se conformer aux dites précautions n’écloront pas et seront clairs, quoi qu’on fasse, quelque bonne couveuse que soit la poule choisie à cet effet. Pour qu’ils puissent éclore, lorsque la ménagère a placé les œufs à faire couver dans le panier destiné à les transporter, elle demande de la mie de pain à la personne qui lui a remis les œufs, mie de pain qu’elle émiette au-dessus des œufs, dans le panier et les œufs pourront alors traverser l’eau, rivière ou petit ruisseau sans le moindre inconvénient ; ils donneront les petits poulets ou autres volatils attendus. Les précautions ne se bornent pas a cela. Le panier contenant ces œufs qui ont passé l’eau, il ne faut jamais le poser sur une table, sur une chaise ou sur tout autre meuble ; il doit être simplement posé sur le sol de la pièce, quelle qu’en soit la nature. Le pourquoi on n’a jamais pu me le faire connaître ; c’est l’usage voilà tout.

Ma sœur ayant reçu une douzaine d’œufs de pintade au mois de juillet dernier, et n’ayant pas de poule couveuse, de glousse à ce moment, les confia à une jeune ménagère du voisinage pour les faire couver. Au mois d’août dernier, on lui annonça que sauf un tous les œufs n’avaient rien donné, avaient été clairs ou que les poussins étaient morts sur le picqué. Ces œufs avaient passé l’eau (la Marqueissonne alors à sec) sans mie de pain avec eux et on avait laissé une nuit durant le panier qui les contenait sur la table de la salle à manger. Fatalement ils ne pouvaient éclore ! Les bonnes et crédules campagnardes sont absolument convaincues que c’est grâce à ces précautions qu’elles doivent la réussite de leurs couvées.

Lorsque la couvée a réussi, à partir du jour où on lâche dans les champs glousse et petits, il est d’usage tous les soirs de compter les jeunes poulets suivant la glousse quand ils rentrent au poulailler, c’est pour la ménagère le moyen de savoir si le nombre des poussins reste le même, et cela ne leur est en rien nuisible. Mais si d’autres personnes procèdent à la même vérification, c’est fort grave et les jeunes poulets courent danger de mort. Que chat, renard, belette ou fouine aient prélevé une ou plusieurs pièces de la bande, ce n’est pas la vraie cause initiale, un autre que la ménagère a compté les poulets. Aussi la bonne femme ne dit presque jamais le nombre exact de la couvée, et celle de chez moi était fort mécontente de voir ma sœur ou ma femme se livrer à cette vérification.

Très-fréquemment les poussins sont plus ou moins envahis par la vermine au moment ou peu après leur naissance. Cela tient à ce que les poux sont en très grand nombre sur les poules couveuses et les malheureux petits ont souvent l’existence fort compromise de ce fait. Sans doute avec du pétrole on peut facilement les débarrasser, mais cela est considéré comme insuffisant bien que très efficace. Le meilleur procédé pour empêcher le développement des poux, aussi bien sur les poules couveuses que sur les poussins, consiste à avoir dans le local où est le nid de la couveuse, un beau crapaud. Sa seule présence est un sûr moyen pour la destruction de la vermine, et même chose admirable, pour qu’elle ne se produise pas. Il n’est pas en liberté dans ledit local, non, il est placé dans un récipient, un pot où à la longue il finit toujours par crever, mais même desséché certains croient qu’il produit son action salutaire et protectrice, vrai crapaud porte-veine, fétiche précieux contre les poux de poule.

Enfin j’appellerai votre attention sur le moment le plus favorable pour la « pose des œufs ». Cela a une très grande importance parce que suivant qu’on aura mis à couver des œufs tel ou tel jour de la semaine, le succès sera très variable. Le jour à choisir est très important d’abord au point de vue du succès en lui-même, c’est-à-dire du nombre de poussins qui naîtront, par exemple, pour une couvée de 25 œufs. C’est aussi à bien considérer quand il s’agit d’avoir plutôt des mâles que des femelles. Aussi le jour fatidique pour poser les œufs de façon à avoir particulièrement des poussins mâles serait le vendredi. On est assuré, si les « œufs sont dans les conditions voulues, d’avoir plus de poulets que de poules ! Qui se serait attendu à voir Vénus dans cette affaire ! Il y a des femmes pour lesquelles la tache germinative de l’œuf contient un ver et c’est lui qui fait que les œufs sont clairs dans une couvée. Le ver vit aux dépens de l’œuf dont il commence par manger le jaune.

Telles sont quelques-unes des croyances bizarres encore répandues dans la région toulousaine. Les gens qui me les ont contées disent tous qu’ils n’y croient pas, mais tous sans exception agissent comme y croyant absolument, sans compter que ces pratiques sont, j’en suis convaincu, accompagnées des prières qu’on n’avoue pas.

Un membre de la Société d’anthropologie de Paris explique que si des pratiques, que nous qualifions de superstitions, ont pu avoir leur raison d’être à une certaine époque et dans certains milieux, il est incontestable que le plus grand nombre remonte à une époque où la science n’existant pas encore, aucun motif sérieux ne peut être donné pour leur conservation. Tout ce qui concerne la génération, par exemple, a été l’objet des croyances superstitieuses les plus vivaces, et dans les campagnes de la Brie, du Nivernais, de la Bretagne et d’ailleurs, on reste persuadé que, pour qu’une couvée réussisse, il faut qu’il y ait absolument un nombre d’œufs déterminé. C’est en général un nombre impair, mais c’est quelquefois aussi un nombre pair, et semble-t-il un multiple de trois.

Une pratique également très répandue chez les personnes qui font couver des œufs, est de mettre au fond du panier un morceau de fer, qui est destiné à préserver la couvée des funestes effets de l’orage et de la foudre. C’est souvent un fragment de fer à cheval, qui joue le rôle de porte-bonheur dans les superstitions populaires.

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15 juillet 2019 1 15 /07 /juillet /2019 14:08

Il y a 100 ans ;

"c'était le 1ier tour ( de France ) d'après guerre"

À l’heure où les 176 cyclistes, répartis en 22 équipes, se sont élancé pour le 106e Tour de France, comment ne pas avoir une pensée pour ceux qui, il y a cent ans, ont repris, après 1.561 jours de conflit, cette course devenue aujourd’hui mythique. Pour ceux qui ont participé au conflit et qui ne sont pas revenus, pour ceux qui ont survécu, parmi lesquels Francis Pélissier (1894-1959), Philippe Thys (1889-1971) et bien d’autres.

Cette édition 1919 était inscrite dans les tablettes depuis le 18 novembre 1918. Ce jour-là, Henri Desgrange (1865-1940) l’annonce dans les colonnes de son journal : « Le prochain Tour de France, le treizième du nom, va se disputer l’an prochain, en juin-juillet, avec, cela va sans dire, une étape à Strasbourg. »

Réussir à organiser une telle épreuve au sortir de la guerre représente un immense défi. La France est exsangue, les ressources manquent. Une grande partie de l’itinéraire passe par des régions dévastées où les ravitaillements sont compliqués, où les horreurs de la guerre sont encore visibles. En fait, la pénurie est générale, le rationnement est toujours en vigueur et même les principaux constructeurs de cycles (Alcyon et Peugeot, notamment) sont contraints de se regrouper dans un consortium, baptisé « La Sportive ». Leur objectif ? Mettre en commun le matériel et réduire les frais fixes et généraux afin d’engager les meilleurs cyclistes du moment : Jean Rossius (1890-1966), Émile Masson (1888-1973), Honoré Barthélémy (1891-1964), Firmin Lambot (1886-1964)…Les 67 partants s’élancent le 29 juin 1919, lendemain du traité de Versailles), pour un périple de 5.560 kilomètres en suivant les contours de notre pays et en quinze étapes. La plus petite étape fait 315 kilomètres, entre Strasbourg et Metz. La plus longue, 482 kilomètres, entre Les Sables-d’Olonne et Bayonne. Seules trois nationalités sont représentées : France, Belgique et Italie. Les Français représentant plus de la moitié, avec 36 coureurs. À l’image du conflit qui s’est terminé, ce 13e Tour de France est une course de la malchance et de la souffrance. En effet, seuls onze coureurs, partis de Paris le 29 juin, arrivent, le 27 juillet, au Parc des Princes. C’est, à ce jour, avec plus de 80 %, le Tour ayant connu le plus grand pourcentage d’abandons. Rien que lors de la première étape, entre Paris et Le Havre, réalisée dans des conditions déplorables (vent, pluie, mauvais état des routes), vingt-six coureurs abandonnent, parfois aussi par manque de matériel de rechange. Ils sont encore 14 à jeter l’éponge lors de la deuxième étape, entre Le Havre et Cherbourg. La malchance est pour le Français Eugène Christophe (1885-1970). S’il reste, à ce jour, le tout premier porteur du maillot jaune créé pendant cette 13e édition, il doit laisser la victoire au Belge Firmin Lambot en raison d’une chute à Valenciennes, d’une fourche cassée dans les Pyrénées, qu’il doit, comme en 1913 au Tourmalet, réparer tout seul, et d’une impensable série de crevaisons. Eugène Christophe ne finit que troisième du Tour de France 1919, à plus de deux heures et 26 minutes du vainqueur. Eugène Christophe ne gagnera jamais le Tour. L’Histoire retiendra aussi que ce 13e Tour de France est l’un des plus lents : 24,324 km/h.

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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 06:28
La rétro du lundi.............

A propos de canicule ........

En 1911 ; La France suffoque sous l'effet d'une vague de chaleur perdurant plus de deux mois !

D’après « Gil Blas » des 9 juillet et 10 août 1911,
« Les Annales politiques et littéraires » des 30 juillet et 20 août 1911
et « Le Petit Parisien » du 10 septembre 1911)

L’été 1911 est marqué par une redoutable sécheresse accompagnée de températures anormalement élevées : qualifiée de canicule sans que l’on crie encore au réchauffement climatique, la vague de chaleur qui déferle sur l’Europe compte parmi les plus longues de l’Histoire, et est à l’origine de la mort de 40 000 personnes après avoir sévi quelque 70 jours, du 5 juillet au 13 septembre

 

Voici une sélection d’articles retraçant l’évolution et les conséquences de cette spectaculaire vague de chaleur qui tint en haleine le monde médiatique durant 10 semaines, les journalistes adoptant, qui un ton rassurant, qui un style alarmant, qui une plume ironique, qui un esprit fataliste

Début juillet : la canicule prend ses marques
Début juillet, les journalistes s’émeuvent et s’inquiètent de la chaleur excessive s’installant en France. Dans un article non dénué d’humour signé Claude Berton et intitulé La vague du numéro du 9 juillet 1911 de Gil Blas, on peut lire :

Paris compte depuis quelques jours une voyageuse inattendue et dont la visite l’a fort surpris, une voyageuse venue de très loin : la vague de chaleur. En arrivant, elle tombe des nues cette fille des tropiques apportant dans les plis de sa robe ces deux enfants : le siroco et le simoun. Les Parisiens, si accueillants aux étrangers lui ont fait la grimace, puis comme c’est l’époque des étrangers, ils tâchent de s’accoutumer à elle. Pourtant elle est encombrante, envahissante, indiscrète, partout elle pénètre, elle s’insinue, elle se glisse, et sa présence pesante, alourdissante, migraineuse, se fait sentir, s’impose impérieusement. Personne et rien ne lui échappe

Paris pendant la canicule de 1884 : place du Théâtre-Français.
Illustration de couverture du Monde illustré du 23 août 1884

Il arrive parfois qu’un souverain aimable mais un peu ennuyeux vient visiter Paris. Toute la ville est bouleversée pour sa réception ; les rues sont barrées, l’Opéra change son. spectacle, les journaux sont remplis de comptes rendus insipides sur ses faits et gestes. Il arrête la vie. Ainsi fait la vague de chaleur, mais son pouvoir est bien plus considérable. Elle fait haleter dans la rue les pauvres chevaux recrus de fatigue et en même temps elle essouffle les moteurs des autos qui chauffent et ne peuvent refroidir leur circulation d’eau, elle fait éclater les pneus et craquer les vieux meubles. Les très anciens bois réchauffés croient sentir tout d’un coup la sève remontée en eux ; ils se dilatent de joie et, crac ! ils se fendent.

Les femmes la haïssent cette révélatrice des teints artificiels, des teintures et des fards, cette empêcheuse de mettre des corsets trop étroits et des chaussures trop justes et des gants trop serrés. Elle est brutale avec les dames, comme ces assistantes des douanes commises à la fouille des femmes : « Allons, ma petite, ne mets pas tant de noir autour de tes yeux, il fondra et tu auras l’air de pleurer du cirage. Un corset cuirassé ? Tu es folle. Tes petits souliers, tes gants à la pointure étroite ?... Folle ! folle ! tu ne pourras ni respirer, ni marcher, ni faire un mouvement. Il faut t’habiller à la forme de ton corps et non à la forme de la mode ». Elle passe aux terrasses des cafés et les gros hommes buvant la saluent de cet axiome : « Je marche, donc je sue ».

Elle vide les maisons de leurs habitants qui viennent dans les rues pour la fuir. Mais dans les rues, ils la retrouvent encore. Elle fait vaciller sur sa base la glace que le maître d’hôtel grave présente aux convives, rouge comme un homard cuit ; elle sèche les fleurs du surtout ; elle donne aux meilleurs vins une tiédeur écœurante, et quand elle n’est pas un sujet de conversation, elle ralentit les propos et les rend déliquescents et vagues comme la crème des petits fours dont elle fond le granité et dont elle fait transsuder le beurre et le sucre. Elle fait tourner les sauces et elle fripe, casse et ramollit les cols et les plastrons les plus blancs et les plus rigides.

Elle rôtit le couvreur sur son toit, le batelier dans sa barque, l’arroseur lui-même qui croit la combattre avec sa lance. Elle endort les gardiens de musées, les sergents de ville en faction, les midinettes à leur travail, et même sur les fortifs, les bandits vautrés dans l’herbe, ferment leurs yeux, cédant à son invincible torpeur. Les Parisiens la maudissent, mais elle leur répond : « Ingrats, taisez-vous, subissez-moi sans murmurer, je suis la grande pourvoyeuse du monde entier, la grande rôtisseuse, la grande cuisinière de la nature. Je rôtis, je grille, je rissole, je fais bouillir, mitonner, braiser, votre nourriture, vos grains, vos fruits, vos légumes, et la pâture de vos animaux. L’immense menu que la Providence vous dispense, c’est moi qui suis chargée de vous le servir à point. C’est votre vie que je réchauffe. Bénissez-moi. »

Ô Parisiens qui murmurez, un illustre et charmant poète a chanté la grande saison avec reconnaissance. Ronsard a dit :

Je te salue, Été, le prince de l’année,
Fils du soleil, auteur de toute chose née,
Père alme [bienfaisant], nourricier, donne-blé, donne-vin,
Mâle parfait, entier, tout grand et tout divin.

Fin juillet : la vague de chaleur s’enracine
Le 23 juillet, il fait 40 degrés à l’ombre dans toute la France, et la chaleur ne faiblissant pas, le chroniqueur scientifique Max de Nansouty du quotidien Les Annales politiques et littéraires commente dans un article scientifique intitulé La chaleur en juillet 1911 du numéro 30 juillet les effets de cette persistance :

Le mois de juillet 1911 nous laissera le souvenir d’une chaleur des plus désagréables, accompagnée d’une sécheresse dont l’agriculture a été ravie. Comme le dit le vieux proverbe : « Ce qui fait le malheur des uns, fait le bonheur des autres. »

Soyons d’accord cependant à constater que cette période fut profondément « inconfortable », pour employer le terme désormais admis. Que peut-on en dire au point de vue scientifique, en interrogeant, dans une ardente veille, les annuaires météorologiques remplis de tableaux statistiques et de chiffres ? Faisons comparaître ce mois de juillet coupable d’excès de température, et interrogeons-le sévèrement. Voici comment il établit ses moyens de défense.

Tout d’abord, poursuit Max de Nansouty, il n’y a pas eu surprise, ni guet-apens. La façon systématique avec laquelle soufflèrent en juin les vents d’Est, du Nord-Est et du Nord, devait nous faire prévoir que l’on ne pouvait éviter, en juillet, une grande sécheresse ; et cela, aux approches de la canicule, fixée, depuis l’antiquité, vers le 20 juillet, et dont les anciens disaient : Bibit ardens Canis (Le Chien céleste est assoiffé).

La sécheresse, associée à un soleil resplendissant, devait aboutir, logiquement, à une grande élévation de température. Cela n’a pas manqué. Depuis le 2 juillet, date à laquelle on reçut quelques ultimes gouttes de pluie, jusqu’au 23 du mois, l’arrosage céleste a été interrompu. Il convient de constater, d’ailleurs, que la quantité de pluie tombée depuis le 1er janvier en 1911, est de 202 millimètres, alors que la normale, la moyenne, aurait dû être de 303 millimètres. C’est donc bien la sécheresse : mais ne nous exclamons pas trop ! Au grand courant « à base d’Est » que nous venons de supporter succédera logiquement un « courant d’Ouest » compensateur ; il faudra bientôt probablement consoler les gens de ne pouvoir sortir sans parapluie. Attendons un peu et méfions-nous du « virage météorologique ».

La température de ces jours derniers a été incontestablement excessive. A-t-elle été anormale ? s’interroge Max de Nansouty. Non. Car les maxima qui se produisent presque toujours, à Paris du moins, en juillet et août, varient, de temps immémorial, entre 36°1 C et 39° C. Nous avons observé 39° C récemment, lors de l’Exposition universelle de 1900.

On trouve, à la vérité, des chiffres plus élevés dans les documents historiques ; mais ils sont suspects. Pour relever des chiffres météorologiques, il faut beaucoup de conscience et aussi des instruments extrêmement précis, deux choses que ne possédaient pas du tout nos anciens. De là à conclure que notre supplice thermique de ces jours derniers était tout à fait régulier, il y a un abîme. Il n’était pas régulier du tout, vu que les grands « coups de chaleur » peuvent se produire de juin à juillet, à des dates variables. Le 24 juillet 1870, il y a eu, à Poitiers, d’après ce que nous apprend M. A. Angot, un maximum de 41° 2 ; ce fut une des horreurs de cette affreuse année. Mais on ne revit plus, les années suivantes, cette horrible température qui paraît, d’ailleurs, avoir été localisée.

La chaleur à Paris en 1911 (groupe de personnes se faisant servir de l’eau
près d’une fontaine Wallace). © Crédit photo : Agence Rol

En thèse générale, une forte chaleur, durant deux ou trois jours, se supporte toujours assez allègrement, de même qu’un froid excessif. Où l’ennui et la fatigue commencent, c’est lorsque l’élévation thermique s’obstine et prend, sans motif valable, des allures de fonctionnement climatérique. C’est notre cas, en la présente occasion. On supporte bien quelques journées au cours desquelles « le baromètre est piqué », et où le thermomètre se tient à 26, 27, 28 degrés. Mais si, après avoir résisté, on est soumis à des journées de 30 à 36 degrés et à des nuits sans fraîcheur, la fatigue commence réellement ; on dort mal, l’appétit disparaît : il y a vraiment dépression. L’énergie morale a besoin de venir compenser ce que perd, avec prodigalité, l’énergie physique.

D’où nous vient cette chaleur ? demande Max de Nansouty. Elle paraît consécutive d’une grande « vague de chaleur » qui a passé ces temps derniers sur les États-Unis. Mais la vague de chaleur des Etats-Unis, d’où vient-elle elle-même ?

Nous croirions assez volontiers aux « taches du Soleil », qui ont été observées depuis longtemps par notre éminent maître Camille Flammarion et par l’abbé Moreux. Ces savants astronomes nous disent que d’effroyables éruptions volcaniques se sont produites sur le Soleil, sur notre Soleil (car il y en a vraisemblablement une infinité). Lorsque le volcan solaire fait son explosion, c’est un déversement de chaleur, de lumière et, surtout, d’électricité, d’ions électriques, qui enveloppent notre petite planète de Terre. L’ion électrique (et hypothétique) est une lettre de change céleste, immédiatement payable à vue en calories, c’est-à-dire en chaleur. Lorsqu’il « pleut des ions », il faut ouvrir des parasols et des ombrelles ; mais, il n’est pas mauvais de s’assurer aussi de l’état de son parapluie : car ce fulgurant « ion » est un grand condensateur des vapeurs de l’atmosphère, et sous forme d’orages, de tourbillons et de cyclones, il ne tarde jamais à inonder ce qu’il a grillé.

Comme conclusion pratique, constatons que, déjà, quelques orages tendent à détendre nos relations surchauffées avec le Soleil. Une entente paraît probable sous la forme d’un mois d’août acceptable et d’un mois de septembre poétique et charmant, conclut le chroniqueur scientifique.

Août : après une brève accalmie, la chaleur frappe de nouveau
Sous le pseudonyme du Diable boiteux, un chroniqueur du Gil Blas moque les météorologistes dans le numéro du 10 août :

Dire que dans le mot température, il y a le mot tempéré ! Ceci est d’une philologie assez douteuse et je pense bien que M. Brunot me ferait un cours de plusieurs quarts d’heure, qui tournerait à ma confusion de pauvre diable ! Mais il fait si chaud depuis deux jours !

D’ailleurs, ce qui n’est pas gai, c’est que les météorologistes officiels annoncent une baisse sensible de la pression barométrique. Et v’lan, nous sommes bons pour une nouvelle vague de chaleur puisque ces messieurs — qui ne .sont jamais trompés ! à condition qu’on prenne le contrepied de leurs prédictions — nous font espérer la fraîcheur !

Sur le boulevard, hier, le thermomètre marquait à midi, exactement 47 degrés. À trois heures, il n’y en avait plus que 37. C’est plutôt suffisant, n’est-il pas vrai ?

Août 1911 : l’un des mois les plus chauds de l’Histoire, notamment à Paris
En ce mois d’août 1911, les températures sont supérieures à 30° C pendant 14 jours consécutifs. Des records sont battus, et l’académicien Jules Claretie y va de son article au sujet de la canicule telle qu’on la vit à Paris, dans le numéro du 20 août 1911 des Annales politiques et littéraires :

C’est une gloire comme une autre pour nos contemporains d’avoir « vécu » la plus chaude journée du siècle. Le malheur est qu’un certain nombre de braves gens en sont morts. Mais la vie est une bataille ; elle était même une mêlée féroce avant Darwin, et lorsque les hommes ne se chargent pas de la rendre meurtrière, les éléments y mettent leurs soins. Dame Nature est ironique et se moque des créatures. Elle les gèle en hiver, elle les étouffe en été. C’est une mère qui tourne facilement à la marâtre. Barbey d’Aurevilly, qui aimait ce vieux mot, eût dit volontiers : « C’est une « bourrelle ».

Donc nous avons eu — et nous aurons peut-être encore — une température de Sénégal. Les Sénégalais ont sur nous cet avantage qu’ils y sont accoutumés. Ils bravent la chaleur en faisant la sieste. Ils ne luttent pas avec le soleil. Ils s’étendent à l’ombre des grandes feuilles formant parasol et dorment. Hélas ! les Sénégalais d’Europe (j’entends, pour ne parler que de nous, les Parisiens condamnés à la température sénégalaise) ne peuvent pas jouir du repos que trouvent tout naturellement les bons nègres. La vie, telle qu’ils la pratiquent, le leur interdit. Condamnés à la tâche quotidienne, il leur faut travailler, travailler sans cesse, et l’élévation de la température n’aurait pour résultat, si les travailleurs s’« écoutaient », comme on dit, que la diminution des salaires. Nous avons beau traverser les plus chaudes journées du siècle, les devoirs de chaque jour n’en sont pas moins exactement les mêmes, et, quelque brûlée du soleil qu’elle soit, roussie, rissolée et rôtie, il faut que la Terre tourne et que ceux qui la cultivent travaillent.

Ce qui me paraît assez narquois dans les journaux qui donnent volontiers des conseils aux gens — conseils politiques ou conseils pratiques, au choix —, c’est le commandement formel que dictent au public les docteurs d’occasion pour la « traversée » de ces heures de chaleur torride :

Avis important. — Il est plusieurs moyens d’éviter l’insolation. Le plus sûr est de rester bien tranquille chez soi pendant la journée et de ne sortir que le soir.

Rien de plus simple, en effet. Il fait chaud : faites la sieste. L’atmosphère est étouffante : prenez du repos. Ne vous chagrinez pas, ne vous préoccupez pas, ne vous surmenez pas. La prescription me rappelle le conseil souriant que donnent volontiers les sages, proches parents des indifférents, aux gens qui ont quelque gros souci en tête ou quelque lourde tâche à accomplir : « Mais pourquoi y attacher tant d’importance ? Prenez le temps comme il vient et les choses comme elles sont ! »

Imaginez un pauvre diable d’ouvrier lisant, le matin, le conseil en question, à l’heure où il lui faut aller tourner sa machine ou se courber sur l’établi : « Ne sortir que le soir ! » Eh ! sans doute, et prendre le frais au Bois, ou encore respirer à l’aise en se promenant doucement sous les platanes du boulevard Haussmann ! Attendre que la chaleur soit tombée et qu’il ne reste dans Paris qu’un peu de poussière, l’air du soir et la clarté des étoiles.

Les méfaits de la chaleur : une victime de l’insolation. Illustration de couverture
du Petit Journal : supplément illustré du 13 août 1911

Ce remède à l’insolation, remède préventif, est facile à suivre, en effet, mais seulement pour les oisifs, caste spéciale, et jamais peut-être, jamais Paris n’a plus travaillé qu’il ne travaille à présent. Et c’est à ces pauvres diables harassés de chaleur, c’est à ces forçats du travail que les hygiénistes ironiques viennent dire le plus naturellement du monde : « Restez chez vous tout le jour, c’est plus sain, et ne sortez que le soir ! »

À cela j’entends Gavroche répondre avec son accent d’éternelle gouaillerie : « Eh bien, et du pain ? » Eh ! certes, chacun de nous ne souhaiterait qu’une possibilité : rêver à l’ombre pendant la journée chaude et respirer au frais, la journée finie. Mais il faut que l’immense Paris vive, même en ces temps de fournaise. Et ceux qui le font vivre, qu’ils pétrissent son pain quotidien ou qu’ils lui fredonnent le couplet du jour, sont tenus d’être à leur poste, à leur tâche, à leur fourneau ou à leur tréteau. Ils y sont. Qu’on salue ces braves !

L’homme moderne est une petite machine nerveuse très résistante ; cependant, à la fin, elle s’use et se brise, et la vie parisienne, un peu bien exotique par sa température, manque décidément de sieste, conclut Jules Claretie.

Début septembre, après une nouvelle brève accalmie, la vague de chaleur récidive, et on peut lire dans un entrefilet intitulé De plus en plus chaud ! du numéro du 10 septembre du Petit Parisien :

Hier, 35°6 à l’ombre ! Le thermomètre ne désarme pas !... Hier, à l’observatoire de Montsouris, le maximum de 35°6 fut constaté à 2h10 de l’après-midi. À la tour Saint-Jacques, où les observations sont faites à une certaine hauteur, les extrêmes ont été : 18°3 à 6h35 du matin, et 35°4, à 1h55 du soir. La moyenne thermométrique 26°8 a été supérieure de 8°4 à la normale. Le baromètre est en hausse à 763 mm. Temps probable pour aujourd’hui : quelques nuages, température élevée. Encore !

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